Blog de l’Allemagne de l’Est

18 novembre 2019

Hier, j’ai joué ma pièce de théâtre pour la deuxième fois. La représentation a eu lieu dans une chapelle à Plougonven, la commune où j’habite depuis deux ans.

Les voisins sont venus en nombre pour me voir : plus de 80 personnes, attentifs, intéressés, sensibles à mes propos.

On a repoussé l’autel pour me faire de la place, j’ai dansé dans le cœur de l’édifice.

Beaucoup d’émotion, de remerciements, d’encouragements. C’est une aventure extraordinaire.

11 novembre 2019

Ce week-end, je suis passée « en boucle » à la télé régionale et 70 personnes ont assisté hier à la première représentation de ma pièce « La fille qui venait d’un pays disparu ». Je suis seule en scène, racontant, jouant ma propre histoire.

Depuis hier soir, je suis éreintée. Donner à voir, montrer mes blessures, mes déceptions et mes espoirs devant un public intéressé, amical : l’expérience est singulière.

Avec cette représentation théâtrale, j’assume mon histoire, ce qui m’a façonnée, mes valeurs et convictions. C’est prendre des risques, m’exposer et, si possible, construire des ponts vers les autres.

8 octobre 2019

Hier, c’était « Republikgeburtstag », l’anniversaire de la république, démocratique allemande, bien entendu. Elle a été fondée le 7 octobre 1949 comme réponse à la fondation de la RFA au printemps de la même année.

L’historien autrichien (sic !) Philipp Ther a publié le 26 septembre un article dans le hebdomadaire allemand « Die Zeit » qui analyse les erreurs stratégiques et économiques commises lors de la réunification. Privatisations trop nombreuses, faites trop rapidement et sans accompagnement suffisant : Philipp Ther parle d’une « thérapie de choc », plus dure qu’en Pologne ou en Tchécoslovaquie, mais jamais avouée et assumée en tant que telle par la classe politique ouest-allemande. Pour justifier les dégâts immenses, un seul argument : il n’y avait pas d’alternative. L’historien pense que si : attendre, faire plus lentement.

On aurait pu éviter que la production industrielle est-allemande chute au début des années 1990 à 27% de la production de l’année 1988, que 1,4 millions d’Allemands de l’Est quittent leur pays à cause de la situation économique désastreuse.

Philippe Ther conclut son article avec la proposition de demander officiellement aux Allemands de l’Est comment ils ont vécu cette situation difficile et déstabilisante, de collecter leur témoignages, de faire appel à leur mémoire. Cette reconnaissance des efforts immenses faits par une population brutalement plongée dans le système néolibéral serait en effet un puissant antidote contre les votes extrêmes.

3 octobre 2019

Ce matin, j’ai déposé un dossier pour m’inscrire comme auto-entrepreneur. Les médiathèques, lycées et collèges où je vais présenter ma pièce « La fille qui venait d’un pays disparu » ont besoin d’un numéro de SIRET pour pouvoir me rémunérer.

La pièce parle de la réunification allemande, survenue il y a exactement 29 ans aujourd’hui. Pour moi comme pour beaucoup de mes compatriotes, ce n’est pas un jour de fête. Trop de souvenirs amers, d’humiliations subies, d’injustices supportées.

Heureusement, cette vérité éclate enfin au grand jour. Fin août, lorsque France Culture a consacré pendant une semaine son émission « La fabrique de l’histoire » à la chute du Mur, Anaïs Kien a prononcé ces mots : « la dimension traumatisante de la réunification pour les Allemands de l’Est ». Elle parlait de la destruction du tissu économique est-allemand après 1990, du fait que les élites du pays réunifié viennent dans leur très grande majorité de l’Ouest et de la tentative d’éliminer toute trace de la RDA dans le paysage urbain.

Pour moi, c’était un énorme soulagement d’entendre ces mots et de savoir qu’ils avaient été entendus au même moment par d’autres personnes sensibilisées à ce sujet. C’était comme voir mes parents disculpés d’un meurtre qu’ils n’auraient pas commis. Mes racines, mon origine, ce qui m’a façonnée et marquée pour la vie était enfin publiquement reconnu.

27 août 2019

Hier matin, sur France Culture, la première émission d’une série sur la chute du Mur. Xavier Mauduit reçoit entre autres Alexandre Adler, historien et journaliste. Celui-ci prétend que Günther Schabowski, porte-parole du gouvernement est-allemand, qui, lors de la fameuse conférence de presse du 9 novembre 1989, avait annoncé que les citoyens de la RDA pouvaient se déplacer dorénavant librement vers le territoire ouest-allemand et Berlin-Ouest, l’aurait fait consciemment et, surprise, sur ordre du KGB qui voulait déstabiliser le régime est-allemand pour provoquer une réunification au goût du Kremlin.

Je viens de regarder à nouveau l’enregistrement de cette conférence de presse que j’avais vu en direct le soir même lors des JT est-allemands. La majorité de la population les regardait assidûment depuis quelques semaines parce que les nouvelles devenaient chaque jour plus intéressantes et parce que la télé ouest-allemande n’avait plus la primeur de la diffusion de ce qui se passait dans l’autre Allemagne.

Il suffit de revoir la vidéo pour se rendre compte que Schabowski est mal préparé, qu’il improvise. Il dit lui-même à un moment qu’il s’exprime prudemment parce que le texte lui a été transmis juste avant la conférence de presse.

Plus tard, bien évidemment, Günther Schabowski a prétendu avoir agi consciemment pour ouvrir le Mur, brodant ainsi sa propre légende.

https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-lhistoire/1989-la-fin-des-certitudes-15-un-mur-trois-revolutions-comment-les-evenements-de-1989-ont-ils-change

8 août 2019

« Tu as une belle présence sur scène », dixit Hugo, un jeune metteur en scène, descendu de Paris pour travailler avec sa compagnie à La Barge de Morlaix. La Barge est un lieu de création théâtrale, ouvert récemment par un jeune couple de comédiens, Enora et Julien.

Je les ai rencontrés après un concert de Pascal Mary (génial !) dans leur salle et je leur ai parlé d’un rêve : monter une pièce de théâtre à partir de mon texte sur la chute du Mur vue de l’Est.

Etre seule en scène, dire mes propres mots, les incarner devant les autres.

J’ai choisi les extraits de mon texte, j’ai travaillé une bande-son avec l’hymne nationale magnifique, des chants des pionniers (jeunesse communiste) manipulateurs, un chant de Noël composé en RDA très beau, « Jesu meine Freude » de Bach et le tube de l’été 71 « Ein himmelblauer Trabant » (une trabant bleue ciel), seule chanson au monde qui parle d’une trabant.

Enora me conseille pour ma présence sur scène, Hugo m’a fait travailler la respiration.

C’est un immense défi pour moi !

Sortie de résidence : le 10 novembre à La Barge de Morlaix (34, rue de Paris)

30 juin 2019

Hier, j’ai fait une lecture publique dans le cadre de la manifestation « Les 100 marches » à Morlaix. J’ai lu des extraits de deux textes : le début d’un roman qui se passe en Allemagne de l’Est aujourd’hui et un extrait d’un texte que je suis en train d’écrire avec des scènes érotiques.

A la fin de la lecture du premier texte, des personnes du public me disaient que c’était très intéressant, qu’on ne connaissait pas, que ce qu’ils avaient entendu leur donnait envie d’aller là-bas.

J’aimerais bien que ce roman, pour lequel je cherche toujours un éditeur, incite à découvrir mon pays d’origine, l’Allemagne de l’Est. C’est ma façon de garder le lien, même en étant loin.

Les scènes érotiques, pas crus mais sensuelles ont plu aussi. Ensuite, la discussion a porté sur le fait que les femmes est-allemandes, du fait de leur indépendance financière, étaient plus « libres » qu’ailleurs, libre aussi de disposer de leur corps à leur guise.

17 mars 2019

Le 28 février, l’historienne française Sonia Combe a publié un article dans « Le Monde », intitulé : « Usages et mésusages de la mémoire en Allemagne ». Elle y décrit les tentatives officielles et nombreuses de placer la dictature communiste sur le même pied que la terreur nazie dans des mémoriaux qui concernent les deux périodes. En effet, nombre de prisons ont servi de 1933 à 1989 et même des camps de concentration comme Buchenwald ont été transformés en camps d’internement par l’occupant russe entre 1945 et 1949.

Deux dictatures certes, mais. Mais la RDA n’a pas connu de politique raciale, elle n’a pas tué des milliers de personnes dans toute l’Europe !

Sonia Combe emploie l’expression « criminalisation de la RDA ». C’est juste. C’est ce que « l’occupant capitaliste », souvent ressenti comme tel, a mis en œuvre depuis presque 30 ans. Effacer les traces, effacer la mémoire, dévaloriser le combat antifasciste des communistes.

Sonia Combe fait le lien entre cette politique mémorielle et les votes pour l’extrême droite et les manifestations xénophobes à l’Est du pays. Elle a raison.

14 mars 2019

Dans les journaux français, on spécule actuellement si Angela Merkel va aller jusqu’à la fin de son mandat en 2021. Effectivement, les résultats de 3 élections régionales prévues cette année dans l’Est du pays pourraient sonner le glas de la grande coalition qui a vu le jour si difficilement.

Dans un entretien avec une journaliste est-allemande, publié dans « Die Zeit » du 24 janvier, Angela Merkel parle pour la première fois de la frustration des Allemands de l’Est, de leur sentiment de ne pas être acceptés et reconnus dans l’Allemagne réunifiée. Elle admet que les « Ossis » sont trop peu représentés dans la vie publique, que les salaires différent de façon significative pour le même travail entre l’Est et l’Ouest du pays et que les jeunes Allemands de l’Est quittent toujours leur région pour chercher du travail dans les anciens länder.

Tant que ces problèmes ne seront pas résolus, l’Allemagne restera un pays divisé intérieurement.

26 février 2019

J’ai passé une semaine en Allemagne de l’Est, à Naumburg.

J’y apprécie comme toujours l’authenticité, la simplicité.

Ma fille a passé cette semaine dans un centre de loisirs « intégratif » où enfants handicapés côtoient enfants « normaux ». Elle s’y plaisait beaucoup et elle a charmé les éducateurs. Thomas lui a offert un œuf surprise, elle lui a rappelé ses cours de français. Anna a confié a sa maman qu’elle la ramènerait bien chez elle…

11 octobre 2018

Un article dans « Libération » du 4 octobre : « Sous les ors du baroque, la colère ».

L’auteur est professeur de géographie et spécialiste de l’Allemagne, il parle dans son article de Dresde, l’ancienne capitale du royaume de Saxe, aujourd’hui devenu le foyer principal de la nouvelle extrême droite allemande.

Comment expliquer que la splendeur baroque serve désormais comme théâtre pour afficher impunément xénophobie et haine ?

Dresde a tout perdu en une seule nuit : lors du bombardement allié du 13 février 1945. Environ 25 000 morts, brûlés, asphyxiés, la vielle ville entièrement détruite.

Je suis née le 13 février : chaque année, à cette date, les journaux allemands commémorent le brasier de Dresde. Ainsi, je me sens proche des événements, j’ai pour ainsi dire grandi avec eux. Je vois les flammes, la panique, la souffrance, je vois les ruines, les tas de cadavres qu’on brûle sur la place publique pour éviter des épidémies. Je vois les morts qu’on trouve des mois plus tard dans les caves, toujours assis sous une couche épaisse de poussière, conservés par le manque d’oxygène.

Une blessure profonde, incicatrisable.

La souffrance d’autrefois s’est transmise à travers les générations. Les traumatisés ont assez à faire avec eux-mêmes, ils ne peuvent pas accepter d’autres traumatisés à leurs côtés dont l’Etat allemand s’occupe beaucoup mieux que d’eux-mêmes.

Etrangers, réfugiés dehors, on n’en veut pas, on les rejette car on se sent rejeté soi-même.

3 octobre 2018

Jour de fête

Aujourd’hui, c’est la fête nationale en Allemagne, « der Tag der Wiedervereinigung », le jour de la réunification.

Cette date avait été choisie en 1990 entre autres pour éviter que la RDA puisse entrer dans sa 41ème année, car elle avait été fondée le 7 octobre 1949.

Changer le jour de la fête nationale d’un pays est tout sauf un acte anodin. Mais déjà la fête nationale ouest-allemande d’avant 1990 (en RDA tout simplement le jour de la fondation) avait trait à la RDA : c’était le 17 juin, date anniversaire de l’intervention russe à Berlin-Est et dans d’autres villes est-allemandes pour réprimer des manifestations ouvrières contre le régime.

C’est probablement un cas unique dans l’histoire : la fête nationale de la RFA commémorait des événements survenus dans un autre pays. Justement parce qu’à l’époque, il n’était pas considéré comme un autre pays.

30 septembre 2018 (bis)

Le rapper Trettmann, originaire de l’Allemagne de l’Est, décrit la déception et le désespoir qui règnent dans les banlieues des villes est-allemandes.

« On nous a oubliés ici au début des années 90. »

Oubliés depuis 25 ans…

30 septembre 2018

Au printemps, un couple d’Allemands de l’Ouest, depuis peu installé en baie de Morlaix et à qui leur logeuse a donné mon deuxième livre, m’a reconnue au marché de Morlaix. Ils sont venus me parler, nous avons échangé pendant un bon moment.

Hier, je les ai revus. Je leur ai parlé de mon blog, ils m’ont parlé d’une amie est-allemande qui est installée en Norvège. Grâce à elle, ils ont appris comme on vivait dans ce pays étranger (« das fremde Land ») que la RDA est toujours pour eux.

Pour eux et pour beaucoup d’autres Allemands de l’Ouest. Comme la RFA pour ses nouveaux citoyens à l’Est.

29 septembre 2018

Le dernier rapport du gouvernement allemand sur l’unité allemande vient de paraître, comme tous les ans depuis 1997. Les années passent, les constats se ressemblent.

La situation économique s’améliore depuis des années, les niveaux de vies à l’Est et à l’Ouest se rapprochent de plus en plus, mais…

Mais, comme le souligne le délégué du gouvernement allemand pour les nouveaux länder, Christian Hirte, à juste titre : la frustration qui marque l’Est de l’Allemagne persiste.

Frustration de ne pas se sentir écouté, frustration de ne pas se sentir représenté, même à l’Est où les statistiques sont sans appel : environ 4/5 des juges des nouveaux länder sont d’origine ouest-allemande, sur plus de 20 présidents d’université, moins d’un quart ont des racines à l’Est et ainsi de suite.

Christian Hirte, un avocat qui a fait carrière dans la CDU est-allemande, né en Thuringe en 1976, ne nie pas ses origines. Dans un entretien avec « Der Tagesspiegel » du mois de mars 2018, il explique que personne à l’Ouest peut imaginer le traumatisme que les Allemands de l’Est ont vécu au lendemain de la réunification quand toute leur vie s’écroulait, toutes les structures, administrations, etc. De plus, ils n’avaient aucune certitude, aucune visibilité quant à leur avenir vu qu’ils ne connaissaient rien au cadre ouest-allemand qu’on implantait le plus vite possible et avec moult couacs à l’Est.

Depuis des années, on discute en Allemagne, si le pays a toujours besoin d’un délégué du gouvernement pour les nouveaux länder.

Je pense que oui.

22 septembre 2018

Ce qui a explosé à Chemnitz, ce qui explique le succès de la nouvelle extrême droite allemande aux urnes à l’Est, c’est la maltraitance psychologique des anciens citoyens de la RDA par l’Allemagne de l’Ouest.

Souvent mises au chômage du jour au lendemain après la réunification et considérés depuis comme des citoyens de seconde classe, à qui l’Ouest a apporté les plus grand bienfaits car leur vie d’avant ne valait rien, une partie des « Ossis » se révoltent et crient leur frustration au détriment d’une population encore plus faible qu’eux : les immigrants.

C’est une très mauvaise façon de relever la tête, néanmoins c’en est une.

Etre couvert par les médias du monde entier est la preuve qu’on existe, qu’on a une force, une fierté, un pouvoir. Tout ce qu’on a retiré aux anciens citoyens de la RDA depuis la chute du Mur.